20 février 2026

Pédagogie et affect

Récit d’un dispositif pédagogique pour ancrer le savoir disciplinaire

Est-ce qu’on apprend mieux quand on accepte d’être un peu bousculé émotionnellement ?

Il arrive parfois, lors d’une veille pédagogique, qu’un texte refasse surface pour de bonnes raisons et que l’on doit prendre le temps de les relire en profondeur pour en partager l’essentiel. C’est le cas ici de l’article Mobiliser les affects en pédagogie pour valoriser la diversité des compétences et des expériences, issu de l’expérience d’une enseignante-chercheuse de l’UQAM. Nadia Seraiocco estime que les évaluations dans les programmes de communication sont trop souvent dominées par l’essai formaté, la synthèse de lecture et une distance critique imposée face au sujet de travail.

Dans ces programmes, beaucoup de membres de la communauté étudiante rédigent une trentaine d’essais en trois ans, toujours selon le même modèle : on prend une thèse, on l’argumente, on cite des auteurs, on reste neutre. Lasse de cette uniformité, Nadia Seraiocco postule qu’elle freine l’engagement étudiant et ne les prépare pas adéquatement aux réalités professionnelles contemporaines, qui valorisent la créativité et l’adaptabilité.

Son article propose une réflexion sur l’intégration des affects et de la créativité dans les dispositifs d’évaluation universitaire. Cette réflexion est basée sur une expérience menée dans le cours « Cybercultures, médias et technologies » à l’UQAM. L’auteure y met à l’épreuve une question directe : apprend-on mieux quand on s’engage personnellement et émotionnellement dans son travail ?

Un dispositif issu d’une démarche ethnographique

Pour explorer cette question, l’auteure s’appuie sur des concepts issus de la philosophie et de la psychologie, en particulier sur la distinction entre émotion, sentiment et affect.

L’émotion est une réaction physiologique subjective, une réponse du corps. Le sentiment est la représentation cognitive de cette réaction : la manière dont on la nomme et la situe mentalement. L’affect, selon les philosophes Guattari et Massumi, est d’une nature différente : c’est une intensité pré-personnelle qui circule entre les individus. Contrairement à l’émotion, il n’appartient pas à un seul sujet ; il passe, il connecte. « Dans un affect, nous ne sommes jamais seuls », écrit Massumi.

Elle utilise également le concept de l’« endocept ». En pédagogie, l’endocept réfère à des structures de mémoire préconscientes issues de l’expérience. On peut résumer ça au souvenir du « feeling » par la personne étudiante. Concrètement, cela signifie que la trace mémorielle d’une notion théorique est plus forte si elle est associée à une sensation ou à une expérience vécue. L’objectif du dispositif pédagogique est donc de créer une expérience marquante pour ancrer les connaissances.

Le défi des 24 heures sans écran

Le mandat confié à son groupe de troisième année en médias numériques est clair : vivre 24 heures sans aucun écran — pas de téléphone, pas de télévision, pas de console — et en faire une autoethnographie, une recherche sur soi-même menée avec les outils des sciences sociales.

Les personnes étudiantes doivent :

  • Prendre des notes manuscrites pendant l’expérience : réactions, moments d’ennui, inconforts.
  • Conserver des traces matérielles : objets, dessins, fragments écrits.
  • Produire un livrable créatif au choix : collage, vidéo, récit, poème.
  • Présenter oralement les faits saillants devant le groupe.

Chercher et créer : la même logique

L’un des principaux apports de cet article est de montrer que la démarche scientifique et le processus créatif ne s’opposent pas. L’auteure superpose les étapes de l’ethnographie (entrée sur le terrain, collecte, analyse, validation) à celles du processus créatif de Wallas (préparation, incubation, illumination, vérification). Elle ne prétend pas que les deux modèles sont identiques, car certaines phases de Wallas s’adaptent moins bien aux sciences humaines. Mais, en les mettant côte à côte, elle démontre qu’un livrable créatif peut être tout aussi rigoureux qu’une dissertation universitaire.

Cette approche, appelée « épistémologie des traces », considère la création artistique comme un moyen de restituer le savoir. Guattari parle de ritournelle, c’est-à-dire d’un récit raconté à haute voix, avec ses hésitations et son intonation, qui permet de vivre une intensité que l’écrit seul ne peut pas transmettre.

Quand la classe vibre ensemble

Le moment le plus révélateur du dispositif est celui des présentations orales. En racontant leurs expériences devant le groupe, en s’appuyant sur leurs traces et leurs souvenirs, les personnes étudiantes partagent des vécus souvent inattendus. Ils évoquent par exemple l’inconfort physique de l’absence du téléphone, comme un « membre fantôme ». Une conversation avec un proche, plus longue et plus présente qu’à l’habitude. Une anxiété enfin nommée.

Ces récits personnels ont le pouvoir de créer un effet de résonance dans le groupe. Les concepts théoriques du cours, telles que celles de Sherry Turkle sur la conversation appauvrie par les écrans, cessent d’être abstraits : ils sont vécus, reconnus et discutés collectivement. L’expérience individuelle rejoint celle des autres, et la classe devient une communauté d’apprentissage.

En passant par le corps, la trace et la performance, la personne étudiante ne se contente pas d’apprendre des concepts sur la cyberculture : elle les éprouve, transformant l’information en connaissance située et durable. La subjectivité n’est pas un biais à corriger, mais un point de départ pour construire un savoir légitime.

Prix Publication en français du FRQ

Les Fonds de recherche du Québec ont décerné en janvier 2026 le prix Louise-Dandurand à Nadia Seraiocco pour cet article « Mobiliser les affects en pédagogie pour valoriser la diversité des compétences et des expériences », publié dans la Revue de l’Université de Moncton en 2022. Ce prix reconnaît des travaux de recherche diffusés en français dans le domaine des sciences humaines et sociales.

Référence :

Seraiocco, N. (2022). Mobiliser les affects en pédagogie pour valoriser la diversité des compétences et des expériences. Revue de l’Université de Moncton, 53(2), 247–273. https://doi.org/10.7202/1117859ar

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