Repenser la transmission du savoir autochtone à l’ère du numérique
Protocoles autochtones et publication savante
Comment garantir que les technologies de diffusion respectent la complexité culturelle des savoirs ?
Dans le milieu universitaire, les discussions sur le libre accès, les licences ouvertes et la circulation des données se multiplient. Toutefois, dès qu’il est question de savoirs autochtones, ces notions demandent à être réexaminées. L’enjeu dépasse le cadre strictement juridique ; il touche à la souveraineté des données, à l’éthique du partage et à la reconnaissance de façons différentes de produire et de transmettre le savoir.
C’est dans ce contexte que l’article de Hugo Samson intitulé « Vérité, réconciliation et RavenSpace », publié sur Érudit, prend tout son sens. Il présente RavenSpace, une plateforme d’édition numérique développée en collaboration avec des partenaires autochtones par les presses de l’Université de Colombie-Britannique. Le projet, initié par Darcy Cullen (aujourd’hui directrice des Presses de l’Université d’Alberta) et géré par Mavis Dixon, propose une autre manière de concevoir la publication académique. Il s’agit d’une publication qui se fait avec les communautés concernées, et non sur elles.
RavenSpace pour repenser la diffusion du savoir autochtone
L’article d’Érudit explique que RavenSpace est né du constat que les modèles classiques d’édition universitaire ne convenaient pas toujours aux formes de narration, de transmission et de gouvernance propres aux communautés autochtones. Historiquement, on ne reconnaissait pas comme des pairs dans l’évaluation scientifique les spécialistes autochtones sans diplôme universitaire.
Les ouvrages publiés dans ce cadre intègrent plusieurs médias : textes, vidéos, images, enregistrements vocaux, cartes interactives, séquences d’animation. Ils laissent place aux formes d’expression choisies par les personnes qui assurent la garde du savoir.
Chaque projet éditorial est élaboré en étroite collaboration avec les communautés, qui contribuent à sa création et déterminent les modalités d’accès et d’utilisation. Certaines parties peuvent être rendues publiques, d’autres réservées aux seules personnes membres de la communauté, ou encore accessibles à certains moments de l’année. Le modèle uniforme de l’accès libre cède la place à une ouverture progressive et contextualisée, qui tient compte des protocoles culturels en vigueur.
Une évaluation par les pairs réinventée
Tout en s’appuyant sur certaines normes académiques traditionnelles, le processus éditorial de RavenSpace rompt avec certaines conventions. L’équipe mène deux types d’évaluation : l’évaluation académique et l’évaluation communautaire.
L’évaluation communautaire ne reproduit pas l’anonymat traditionnel. Il s’agit plutôt d’un processus ouvert de confiance qui implique les détenteurs et détentrices de connaissances communautaires, l’expertise culturelle, ainsi que le public cible. L’évaluation du contenu et de la présentation est effectuée en groupe.
Cette démarche exprime une idée centrale : le savoir est sous la responsabilité des communautés qui le possèdent.
Des étiquettes de savoirs traditionnels (ST/TK)

RRavenSpace s’appuie sur des outils similaires aux licences Creative Commons : les étiquettes de savoirs traditionnels (ST), ou Traditional Knowledge (TK) Labels, développées par l’organisme Local Contexts.
Par exemple, l’étiquette « ST Commercial » (ST C) autorise une utilisation à des fins commerciales, tandis que « ST Réservé à la Communauté » (ST RC) indique que le contenu est réservé à la famille ou au clan.
Ces étiquettes dans les métadonnées indiquent les règles culturelles associées au contenu : matériel sacré, réservé à un usage communautaire, validé par la communauté, ou lié à un moment précis du cycle saisonnier. Elles n’ont pas de valeur juridique, mais remplissent une fonction éducative et normative quant à l’accès et à l’utilisation des savoirs traditionnels. Elles servent à organiser les échanges entre auteurs, autrices, maisons d’édition, etc., sur les rituels culturels propres à chaque nation.
Un exemple concret : As I Remember It
L’œuvre autobiographique As I Remember It : Teachings (Ɂəms tɑɁɑw) from the Life of a Sliammon Elder par Elsie Paul, avec Paige Raibmon et Harmony Johnson, illustre parfaitement ce processus de création.
Ce document numérique rassemble des animations, des enregistrements audio, des cartes interactives et des ressources pédagogiques. Il raconte l’histoire du peuple ɬaʔamɩn (originaire de la Sunshine Coast en Colombie-Britannique) et vise à rectifier les interprétations erronées formulées auparavant par les personnes non autochtones.

Avant la consultation, un message s’affiche : « Protocol for Being a Respectful Guest ». Il indique que le site fonctionne selon le protocole ɬaʔamɩn, qui s’inspire des pratiques traditionnelles où les visiteurs et visiteuses se présentent et demandent l’autorisation.
Chaque lecteur·trice doit cliquer sur « Come ashore—I agree », garantissant une continuité entre l’expérience numérique et les pratiques traditionnelles.
En explorant l’ouvrage, on rencontre plusieurs étiquettes ST, comme ʔəms naʔ, qui signifie que les enseignements sont détenus et gérés collectivement par le peuple ɬaʔamɩn.

Pourquoi cela nous concerne
Pour la communauté universitaire, RavenSpace présente plusieurs sujets de réflexion d’emblée. On souligne que la diffusion ouverte n’est pas toujours synonyme de diffusion juste. Publier en libre accès comporte des responsabilités, comme celle d’évaluer si le contenu peut l’être, par qui et à quelles conditions. La participation directe des détenteurs et détentrices du savoir change la dynamique. On passe d’une autorisation ponctuelle à une gouvernance partagée.
L’expérience interpelle également les institutions, les bibliothèques et les dépôts universitaires. Comment inclure des procédures qui respectent la souveraineté des communautés autochtones ? Comment permettre aux communautés d’exercer un droit de regard sur la mise en ligne et les licences ?
En conclusion
L’article d’Érudit présente RavenSpace comme une plateforme concrète de réconciliation, à la fois intellectuelle et technique. En intégrant des protocoles autochtones au cœur du système éditorial, RavenSpace reconnait que la publication savante est également un espace d’enjeux politiques et culturels.
Pour les établissements, cela suppose de revoir les pratiques, les métadonnées, les licences et les politiques de dépôt. Pour les chercheurs et les chercheuses, cela signifie apprendre à publier avec les communautés, et non sur elles.
Références
Samson, H. (2025, 25 septembre). L’édition numérique au service des savoirs autochtones. À propos d’Érudit. https://apropos.erudit.org/verite-reconciliation-ravenspace/
RavenSpace. (s. d.). RavenSpace: A digital publishing platform for media-rich, interactive books. https://www.ravenspacepublishing.org/
Local Contexts. (s. d.). TK Labels. https://localcontexts.org/labels/traditional-knowledge-labels/
Paul, E., Raibmon, P., & Johnson, H. (s. d.). As I remember it: Teachings (Ɂəms tɑɁɑw) from the life of a Sliammon Elder. RavenSpace Publishing. https://developmentserver.ravenspacepublishing.org/as-i-remember-it/index




