Image Pexels - Jan van der Wolf
30 septembre 2026

Lectrice, lecteur, restez avec nous!

Nous lisons aujourd’hui dans un environnement marqué par l’abondance, l’immédiateté et la multiplication des sollicitations. Après avoir exploré la lecture de haut niveau, le Collimateur poursuit sa réflexion sur la lecture avec les travaux de Maryanne Wolf. Professeure à l’université de Californie, cette spécialiste des neurosciences s’intéresse à une transformation silencieuse : celle du cerveau lecteur à l’ère numérique. Son propos ne consiste pas à opposer le livre à l’écran, mais à nous inviter à réfléchir aux capacités cognitives que la lecture profonde contribue à développer et à la manière de les préserver. Une réflexion particulièrement pertinente dans le contexte de l’enseignement supérieur, où lire, comprendre, analyser et penser de manière critique demeurent au cœur de l’apprentissage.

Temps de lecture :

5–8 minutes

« Les livres me font ralentir et réfléchir, Internet me fait accélérer. »

Un étudiant de Maryanne Wolf, p. 202.

Lire n’est pas une capacité naturelle

Une des idées fortes du livre est aussi l’une des plus étonnantes : nous ne sommes pas nés pour lire. La lecture et l’écriture ne sont pas inscrites dans nos gènes. Apparues il y a seulement quelque 6000 ans, elles ont mené le cerveau humain à recycler et à réorganiser certains réseaux neuronaux pour former un circuit consacré à la lecture.

Cette capacité du cerveau à créer de nouvelles connexions témoigne de sa plasticité. Or cette plasticité se trouve au cœur des questionnements de Wolf. Si notre cerveau lecteur se transforme pour s’adapter à son environnement, que se passe-t-il lorsque ce dernier change rapidement? Nous passons d’une culture largement fondée sur l’imprimé à une culture numérique caractérisée par la rapidité, la distraction et le passage fréquent d’une tâche à l’autre.

Pour la chercheuse, cette transition mérite toute notre attention, car les façons dont nous lisons sollicitent différemment notre cerveau. Comment nos habitudes de lecture façonnent-elles les processus cognitifs que nous mobilisons?

Que se passe-t-il lorsque nous lisons vite?

La lecture profonde demande du temps. Elle mobilise l’attention, la mémoire de travail, les connaissances antérieures, l’inférence, l’analyse, l’imagination et l’empathie. Elle permet de faire des liens entre ce que nous lisons et ce que nous savons déjà, de revenir sur un passage, de conserver certains détails et de construire progressivement notre compréhension.

L’environnement numérique dans lequel nous baignons favorise pourtant un autre mode de lecture : survoler, repérer des mots-clés, papillonner d’un contenu à un autre, répondre à une sollicitation apparue sur l’écran, puis revenir au texte. La lecture en diagonale est devenue une habitude courante. Or, lire à l’écran ne devrait pas condamner la lecture profonde : c’est plutôt le mode de lecture que nous choisissons qui importe.

Pour Wolf, le risque n’est pas uniquement de lire moins, mais de voir nos habitudes de lecture modifier progressivement notre manière de penser. Elle s’interroge particulièrement sur la possibilité que ces habitudes de lecture rapide « déteignent » sur notre façon de lire lorsque nous revenons aux textes imprimés. L’enjeu n’est donc pas uniquement le temps passé devant un écran, mais les habitudes cognitives que nous développons et que nous pouvons transporter d’un contexte à l’autre. La professeure souligne également la nécessité de poursuivre les recherches : le « cerveau lecteur numérique » demeure un territoire encore largement à cartographier.

De la mémoire interne aux « mémoires externes »

L’accès instantané à l’information transforme la manière de construire les connaissances et le rapport au savoir. Après tout, pourquoi, retenir une information si elle est disponible en abondance et que nous pouvons la retrouver en quelques secondes? L’auteure met ainsi en garde contre une dépendance accrue à ces « mémoires externes ».

« J’ai l’impression que les lecteurs experts d’aujourd’hui, qui jusqu’à présent puisaient essentiellement dans leur propre réservoir de connaissances, sont de plus en plus tributaires de mémoires externes, impersonnelles et interchangeables. J’entends donc prendre toute la mesure du coût que représenterait la perte des mémoires internes que chacun de nous se constitue au fil de sa vie et de ses lectures, mais sans pour autant négliger l’atout extraordinaire que constitue la surabondance d’information dont nous disposons désormais, à portée de clic »

(Wolf, p.75)

Pour Wolf, nos connaissances accumulées constituent un réservoir essentiel. Elles permettent de mettre en relation une information nouvelle avec ce que nous savons déjà, de faire des analogies, d’inférer, de questionner et d’évaluer ce que nous lisons. Sans ce bagage, l’abondance informationnelle peut nous rendre plus vulnérables lorsqu’il s’agit de distinguer ce qui est plausible de ce qui est trompeur.

Pour les personnes enseignantes, tout le défi se trouve là : comment aider les étudiantes et étudiants à développer une mémoire interne robuste tout en tirant parti des ressources numériques?

Vers un cerveau « bi-compétent »

Wolf ne propose pourtant pas de revenir à une époque où le livre imprimé serait notre seul moyen d’accéder au savoir. Son idée la plus stimulante intellectuellement est peut-être celle d’un cerveau « bi-compétent ».

À l’image d’une personne bilingue qui peut passer d’une langue à l’autre, nous pourrions apprendre à mobiliser différents modes de lecture selon nos objectifs. Un même support peut servir à des usages différents. Ainsi, on peut lire rapidement un courriel à l’écran comme on peut y lire attentivement un article complexe. Tout le défi repose alors d’apprendre à passer avec aisance d’un mode de lecture à l’autre, quelque que soit le support.

Survoler un article de blogue, repérer une information dans un site web ou naviguer entre plusieurs sources peut être adapté à certaines situations. Comprendre un raisonnement complexe, mémoriser des notions, apprécier un texte littéraire ou développer une pensée personnelle demande, a contrario, un autre rythme.

Le véritable enjeu serait donc de développer la capacité à choisir consciemment son mode de lecture, plutôt que de laisser le support déterminer notre manière de penser. Cela suppose de pouvoir réguler volontairement son attention et de savoir ralentir lorsque la compréhension, la réflexion ou l’analyse l’exigent. C’est ici qu’intervient une notion centrale chez l’auteure : la « patience cognitive » (p.67).

«Posséder la patience cognitive, c’est retrouver un rythme temporel qui permette d’aborder le texte avec conscience et résolution. Lis vite (festina), mais en prenant volontairement le temps (lente) de saisir la pensée, d’admirer la beauté, de garder des questions dans un coin de ta tête et, avec un peu de chance, de développer ta réflexion.»

Wolf, p. 222 et 223.

« Festina lente » : ralentir pour mieux penser

C’est peut-être dans cette locution latine que réside le cœur du plaidoyer de Maryanne Wolf. En effet, la patience cognitive ne signifie pas de lire lentement en permanence. Elle invite plutôt à choisir d’adapter son rythme à ce que l’on cherche à comprendre afin « d’aborder le texte avec conscience et résolution. » (p. 223).

Dans un environnement où l’information circule à grande vitesse, préserver des moments de lecture attentive devient ainsi un choix délibéré. Il ne s’agit pas de rejeter le numérique, mais de ne pas se laisser happer par son rythme et ses sollicitations au point de lui abandonner entièrement notre manière de porter attention, de comprendre, de mémoriser et de réfléchir.

Alors « papier ou écran? » Les personnes étudiantes et les personnes enseignantes auraient plutôt avantage à se demander « de quel mode de lecture ai-je besoin ici? » Suis-je en train de chercher une information, de comprendre un argument, de construire des connaissances ou de laisser une idée faire son chemin?

Pour aller plus loin

Ce billet ne rend compte que partiellement de la richesse des réflexions de Maryanne Wolf. Pour celles et ceux qui souhaitent explorer ces questions plus en profondeur, la lecture de Lecteur, reste avec nous! est incontournable. Son site web propose également des informations complémentaires, dont des balados.

Et si cultiver sa patience cognitive devenait, dans une culture de l’immédiateté, une compétence à part entière? Quels textes méritent aujourd’hui que nous leur accordions davantage de temps? Et quelles habitudes pouvons-nous cultiver pour continuer à lire (et à penser!) en profondeur?

Bibliographie

  • Wolf, M. (2023). Lecteur, reste avec nous! Un grand plaidoyer pour la lecture: Un grand plaidoyer pour la lecture. Rosie & Wolfe.

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