Travail jetable et non jetable
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« Les travaux jetables sont décris comme des travaux que les étudiants se plaignent de devoir faire et les enseignants se plaignent de devoir corriger ».
Wiley, 2013
L’omniprésence des technologies et des environnements numériques soulève autant de questions profondes que de transformations dans nos manières d’apprendre et de travailler. Quelle valeur donner à l’engagement dans nos études et aux efforts qu’il faut déployer pour apprendre? Qu’est-ce qui motive notre besoin d’apprendre? Ces questions renvoient à la finalité du travail à produire et au sens qu’on lui donne. Pour y réfléchir, Loleen Berdahl (2022) ramenait l’idée du travail jetable sur la plateforme numérique Affaires universitaires en fournissant un excellent résumé de ce concept.
Communément appelé disposable assignement en anglais, ce terme aurait été introduit par David Wiley en 2013. Ce dernier décrit les travaux jetables comme étant des travaux que les personnes étudiantes se plaignent de devoir faire et que les enseignantes et enseignants se plaignent de devoir corriger. Ces travaux sont produits sans réelle valeur ajoutée au monde dans lequel on les crée en raison de ce qui motive leur production. En effet, ils n’existent que pour un établissement d’enseignement et dans l’unique but de sanctionner sa qualité par l’attribution d’une note. Une fois le résultat obtenu, un tel travail est jeté ou tombe tout simplement dans l’oubli.
Le travail jetable, quel est son contraire ?
À l’opposé de cette vision, un travail non jetable est conçu pour avoir une seconde vie. Il peut être amélioré avec un processus itératif, partagé et évalué par les pairs, publié dans un espace public, réutilisé, transformé. Ses formes sont aussi nombreuses que les étapes de sa longévité. Il peut s’intégrer à un portfolio ou un CV, être utilisé par une organisation, servir de base à un projet ultérieur, enrichir une ressource collective.
Dans ce contexte de production et de diffusion du savoir, le savoir lui-même est à la fois quelque chose que la personne étudiante acquière et qu’elle transforme en le mettant en relation avec le monde.
Un travail non jetable est la démonstration d’une activité d’apprentissage qui surpasse la valeur académique et rejoint d’autres personnes à l’extérieur de la dyade étudiant-enseignant (Seraphin et al., 2018). Dans ce contexte de production et de diffusion du savoir, le savoir lui-même est à la fois quelque chose que la personne étudiante acquière et qu’elle transforme en le mettant en relation avec le monde. À l’ère de l’intelligence artificielle, cette réflexion sur le sens et l’utilité donnés à un travail universitaire n’est pas nouvelle, mais reste d’actualité. Elle nous invite à penser l’enseignement et l’évaluation comme un cycle qui valorise autant la progression d’un apprentissage que sa finalité (son produit) et sa valeur collective, lorsque partagé hors des murs d’une classe.
Passer de « produire pour être évalué » à « produire pour apprendre »
Dans l’enseignement universitaire traditionnel, une majorité des évaluations prennent la forme d’examens qui visent à mesurer la mémorisation d’informations factuelles, la restitution d’idées provenant d’écrits ou de contenus médiatisés, l’exécution de tâches ou de pratiques répétitives. Comme l’observe Jen Moss de l’Université Fairbanks en Alaska, même si ces travaux peuvent faire partie d’un processus d’apprentissage, ils n’enseignent pas l’autodétermination ni ne font appel à la motivation au-delà de l’obtention d’un grade. Avec un travail non jetable, il est possible d’améliorer la motivation, la créativité, et la confiance (Seraphin et al., 2018; Sheu et Grissett, 2022; Stancil, 2025) et de réinvestir des aspects fondamentaux recherchés chez la personne étudiante adulte en contexte d’apprentissage. L’intérêt d’apprendre est guidé par un besoin d’autonomie ou le besoin psychologique d’être vus et traités par les autres comme des individus capables de s’autogérer; le besoin de comprendre pourquoi elle doit apprendre quelque chose et voir en quoi ces acquis seront utiles à sa vie; la reconnaissance et l’appui d’une expérience acquise au fil des années et qui constitue une ressource interne riche et légitime (Knowles, 1990).
Le concept de travail non jetable invite à repenser l’évaluation à travers les principes de la pédagogie ouverte (Open pedagogy). Celle-ci propose de concevoir des activités par lesquelles les personnes étudiantes créent des ressources destinées à un public réel et utiles au-delà du contexte d’un cours. La personne étudiante est ainsi évaluée sur sa capacité à mobiliser ses apprentissages pour répondre à un besoin d’autrui. Ce processus favorise la réflexivité, tout en permettant à d’autres personnes d’apprendre de cette production et de contribuer à son amélioration (Wiley et Hilton, 2018).
Des pistes de réflexion pour concevoir un travail non jetable
Un travail non jetable peut prendre plusieurs formes. S’il peut s’associer à une activité d’apprentissage plus traditionnelle comme une dissertation ou un essai, un rapport de laboratoire ou une feuille de calcul, celui-ci doit répondre au besoin d’un destinataire autre que l’enseignant lui-même, qui en fait la demande et qui mesure, classe, sanctionne sa valeur. Il peut s’agir :
- D’une contribution à un blogue ou un Wiki;
- D’un guide ou d’un partage d’expérience qui bonifient une réflexion collective sous forme de capsule vidéo ou un balado;
- D’une carte géographique digitale et interactive;
- D’un support visuel ou autre outil didactique à l’attention des étudiants d’une faculté;
- De recommandations adressées aux entreprises, organismes publics ou parapublics, dans le but d’apporter des solutions à un problème;
- De tutoriels, outils ou guides permettant de soutenir le développement d’un projet;
- De la co-création d’un livre ouvert (Ressources éducatives libres);
- De la création et de la bonification de banques d’exemples de travaux étudiants pour soutien à l’apprentissage;
- De l’organisation d’un événement : collecte de dons, campagnes de sensibilisation, exposition;
- Etc.
Katz et Van Allen (2020) proposent un cadre d’analyse en cinq étapes pour transformer une activité d’évaluation traditionnelle en travail non jetable. Ces étapes, accompagnées de questions, permettent de réfléchir à la valeur communautaire et l’utilité de la contribution, sous quelles conditions elle sera partagée et de reconnaitre l’importance de négocier le type de partage avec les personnes étudiantes. Pour pallier aux réticences des personnes étudiantes facent aux conditions de partage de leur travail, il est possible d’envisager des formes plus flexibles et moins engageantes. Il sera intéressant de considérer la possibilité de préserver l’anonymat des contenus partagés, de créer une œuvre collective soumise au préalable à une évaluation entre pairs afin d’y apporter des améliorations, ou la sélection et la diffusion des productions sur une base volontaire. Katz et Van Allen recommandent également une relecture par un collègue, un bibliothécaire ou un conseiller pédagogique afin de préciser la nature et les balises de l’activité.
Des exemples de travaux non jetables
Parmi un vaste choix de ressources rendues disponibles sur Internet :
- La plateforme Perusall and Open Pedagogies – Social Learning Amplified qui diffuse des ressources produites à l’aide de différents médias (blogues, vidéos et Balados).
- Project Management for Instructional Designers (PM4ID), un ouvrage numérique collectif enrichi par plusieurs auteurs, dont des membres des facultés et des étudiants de Brigham Young University.
- L’université Capilano en Colombie-Britannique met en accès libre une librairie de travaux non jetables diffusés en tant que ressources éducatives libres de droits : Open Educational Resources: Open Assignments
- Le bien connu projet d’encyclopédie collective Wikipédia
Michel Serres disait « enseigner, c’est faire naître »
Le processus de réalisation d’un travail non jetable rapproche les pratiques d’évaluation de la vaste mission donnée à l’université qui est de former des personnes capables de comprendre, de créer, de communiquer, de collaborer, d’exercer leur jugement et de contribuer à la société. Cette mission aussi complexe que grandiose fait cependant remarquer l’importance d’une posture bienveillante dans cet engagement, autant envers les personnes étudiantes que les personnes enseignantes, comme le rappellent aussi plusieurs auteurs cités. La planification de ce type d’activité et son déroulement prennent appui sur les composantes clés de développement d’un projet et son accompagnement pédagogique exige une certaine flexibilité. Il sera aidant de concevoir des travaux non jetables dans l’esprit d’une expérimentation, indissociable d’une progression dont les finalités varient, et d’un processus dans lequel tous les acteurs impliqués sont des apprenants appelés à accepter une part d’incertitude, d’ajustement et d’imperfection. Par conséquent, cette approche permet de vivre les aspects authentiquement humains de l’apprentissage et de rendre visible ce que les efforts qu’il exige ont fait naître.
Bibliographie
- Berdahl, L. (2022, 25 novembre). Miser sur les travaux non jetables pour apporter une valeur ajoutée. Affaires universitaires.
- Moss, J. (s.d.). Non-disposable assignments and why you should use them. Open Education, University of Alaska Fairbanks.
- Katz, S. et Van Allen, J. (2020). Evolving into the open: A framework for collaborative design of renewable assignments. Clifton, A. et Davies Hoffman, D. (dir.), Open Pedagogy Approaches.
- Knowles, M. S. (1990). L’Apprenant adulte : vers un nouvel art de la formation. Edition d’Organisation.
- Seraphin, S. B., Grizzell, J. A., Kerr-German, A., Perkins, M. A., Grzanka, P. R., et Hardin, E. E. (2018). A conceptual framework for non-disposable assignments: Inspiring implementation, innovation, and research. Psychology Learning et Teaching, 18(1), 84-97.
- Sheu, F.R. et Grissett, J. (2022). Increasing motivation for learning through non-disposable assignment: A student perspective. Dans Bastiaens, T. (dir.), Proceedings of EdMedia + Innovate Learning (p. 929-933). Association for the Advancement of Computing in Education (AACE).
- Stancil, S. K. (2020). Exploring working graduate students’ experiences with reusable assignments. Disponible sur: ProQuest Dissertations et Theses Global Closed Collection.
- Wiley, D. et Hilton, J.L. (2018). Defining OER-enabled pedagogy. The International Review of Research in Open and Distributed Learning, 19(4), 133–147.
- Wiley, D. (2013). What is open pedagogy? Killing the disposable assignment.




