À l’aide de trois extraits d’un entretien avec Yves Citton, professeur à l’Université Paris 8, nous abordons la complexité de développer la pensée critique, du « droit du public à entendre » et de la façon d’engager l’esprit critique avec la communauté étudiante.
Cet épisode du balado porte sur la notion de pensée critique, ainsi que sur sa manière d’être enseignée dans le domaine de l’éducation. Il rassemble différentes perspectives, notamment celles provenant de l’enseignement, de la bibliothéconomie et de la communication.
La conversation tourne autour des travaux et d’une entrevue préenregistrée avec Yves Citton, professeur de littérature et médias à l’Université Paris 8. Il propose une approche nuancée de l’esprit critique face aux défis contemporains de la désinformation et de la fragmentation de l’information. Les échanges mettent en évidence la complexité de développer l’esprit critique dans un contexte où on vit en même temps une crise de l’hypercritique, on se méfie trop de tout, ou de l’hypocritique, on n’est pas assez méfiant, ce qui nuit à la démocratie, selon le Pr Citton.
Ils explorent également ensemble des pistes concrètes, comme l’intelligence collective et l’apprentissage en enseignement supérieur par le service communautaire.
Jean-François Dubé est enseignant de philosophie au cégep de Granby et est aussi cochercheur dans le projet «Noûs» de l’UQAM, qui se penche sur les conditions de possibilité de l’intelligence collective.
Boris Nonveiller est doctorant en communication et bibliothécaire à l’UQAM pour le département en Études littéraires, l’École de théâtre et le doctorat en sémiotique. Il s’intéresse à la question de l’esprit critique et comment former à cette compétence qui est considérée transversale.
Louvinia Sainte-Rose-Fanchine est anciennement journaliste et doctorante en communication à l’UQAM et se spécialise dans les publics. Elle s’intéresse de plus en plus à l’esprit critique et à la notion de droit du public à entendre.
Yves Munn est chargé de projets pédagonumériques au Carrefour d’innovation et de pédagogie universitaire de l’UQAM. Il s’intéresse à comment on forme la communauté étudiante à développer tôt une pensée critique.
Photos : Julien Toulze, Carrefour d’innovation et de pédagogie universitaire, UQAM.
Présentation d’Yves Citton et du contexte entourant son accès – 2:10
La conversation s’amorce par une présentation du professeur Yves Citton, codirecteur de la revue « multitudes », qui fait l’objet d’une série d’entretiens réalisés par Louvinia Sainte-Rose-Fanchine. Boris Nonveiller et elle ont été profondément marqués par les travaux du Pr Citton sur l’économie de l’attention et les médias lors d’un séminaire doctoral sur l’éducation aux médias, ce qui les a incités à le rencontrer pour effectuer une entrevue avec lui. Boris Nonveiller souligne la richesse de leur collaboration lors de ce séminaire, combinant sa perspective de bibliothécaire à celle de Louvinia, ancienne journaliste, illustrant ainsi la nature interdisciplinaire de l’esprit critique qui touche à l’éducation, aux sciences de l’information et au journalisme.
Jean-François Dubé, enseignant du cours collégial obligatoire « Philosophie et rationalité », affirme que la réflexion d’Yves Citton sur la « création de publics désirables » l’interpelle et particulièrement l’idée « qu’il ne faut pas laisser à une forme de libre marché cette idée qu’il y a de l’information, donc les publics vont s’organiser d’eux-mêmes et qu’il n’y a rien à faire ». Il faut plutôt réfléchir à développer des stratégies pour former des citoyens capables de faire vivre la démocratie. Il soulève ainsi la question de l’équilibre entre donner du pouvoir au peuple et la nécessité d’une certaine formation, sans pour autant conditionner les droits civiques à un niveau d’études.
Former l’esprit critique– Extrait 1 – 5:35
Yves Citton, dans un premier extrait d’entrevue, propose une relecture de la notion d’esprit critique. S’il reconnaît sa noblesse historique, il suggère que les problèmes actuels sont dus autant à une surexcitation qu’à une sous-excitation de notre esprit critique. L’enjeu n’est donc pas d’être plus ou moins critique, mais d’être « mieux critique » en comprenant les structures et les mécanismes qui nous amènent l’information.
« Il ne s’agit pas d’être plus critique que ce qu’on est. Peut-être qu’il s’agit d’être un peu moins critique que ce qu’on est. Mais en tout cas, il s’agit de former les connaissances qui nous permettent d’être mieux critiques, pas plus ou moins, mais mieux “critique” et ça, je crois que là on a vraiment un déficit. » — Yves Citton
Le paradoxe identifié par Citton est double : nous souffrons simultanément d’un excès de méfiance (hypercritique) et d’un manque de discernement approprié (hypocritique). Cette situation empêche un filtrage efficace de l’information, car la méfiance généralisée remplace l’analyse méthodique.
Une compétence que nous devons développer – 9:00
Louvinia souligne que l’esprit critique est une compétence à développer. Tous s’entendent sur le fait que ce serait une bonne chose, mais deux problématiques majeures émergent.
La difficulté de définition : l’esprit critique n’est pas si facile à définir, d’une part.
Ensuite, la question de la formation : sommes-nous réellement formés à cette compétence ?
Louvinia reprend la notion de « pouvoir discriminer » évoquée par Citton, soulignant la simplicité apparente de ce processus de tri. Elle valorise particulièrement l’importance du « regard distancié » mentionné aussi par Jean-François Dubé, qui permet d’analyser l’information dans sa globalité et son contexte plutôt qu’isolément.
« Ce que j’aime bien aussi dans l’idée de mise à distance dont il (Yves Citton) parle, c’est que la mise à distance n’implique pas l’inaction et c’est peut-être ça le risque. » — Jean-François Dubé
Jean François Dubé approfondit la réflexion en mettant en évidence le danger d’une critique qui paralyse, menant à l’inaction. Il se réfère aux travaux de Danah Boyd sur l’instrumentalisation de la pensée critique et sur son concept de « Weaponizing Critical Thinking ». Selon Boyd, le doute non rationnel devient une arme antidémocratique. Il propose l’approche alternative de Matthew Lipman, cofondateur de la philosophie pour enfants, qui propose le concept de « pensée d’excellence » comme alternative à l’esprit critique traditionnel. Cette approche intègre trois dimensions complémentaires :
La critique : établir des critères et caractéristiques pour évaluer l’acceptabilité d’une idée ou information.
La créativité : dépasser la simple critique pour chercher activement des solutions et passer à l’action, évitant ainsi la paralysie de l’analyse.
La bienveillance (ou pensée attentive) : créer les conditions favorables à l’obtention d’information en permettant aux autres de s’exprimer confortablement.
Dubé souligne que pour accéder à davantage d’informations nécessaires à une réflexion critique et créative efficace, il faut que les interlocuteurs se sentent en confiance pour partager leurs connaissances. Cette approche vise à éviter l’écueil d’une critique stérile en y intégrant action constructive et conditions relationnelles optimales.
Boris Nonveiller critique l’opposition traditionnelle entre émotion et rationalité dans l’esprit critique. Il plaide pour l’intégration de la créativité dans l’analyse critique. Il constate que la polarisation actuelle, comme le montre l’exemple américain, met en évidence des capacités d’évaluation de l’information inégales chez les individus.
« Quand on est face à l’information, dans les faits, ce qu’il faudrait faire, c’est de devenir l’expert pour savoir soi-même si cette information-là est vraie ou pas. Mais ce n’est pas possible. » — Boris Nonveiller
Devant l’impossibilité de devenir expert dans tous les domaines, Nonveiller propose de développer des critères méthodiques d’évaluation des sources : réputation de l’auteur, maison d’édition et consensus scientifique. L’enjeu n’est pas de critiquer davantage, mais plutôt de développer une approche méthodique permettant de distinguer l’information fiable de la désinformation, même en reconnaissant que les experts peuvent se tromper.
Yves Munn met de l’avant la problématique des bulles informationnelles : il remarque que, bien souvent, nous pourrions avoir tendance à demeurer dans des environnements où l’on entend surtout des idées qui confirment nos propres convictions, ce qui limite l’ouverture à d’autres points de vue. Il introduit alors le deuxième extrait d’Yves Citton, qui traite précisément du « droit du public à entendre autre chose ».
Le droit du public à entendre – Extrait 2 – 15:35
Yves Citton met en lumière le concept de « droit du public à entendre », développé par le professeur Mike Ananny aux États-Unis. Citton souligne que notre vision démocratique demeure « naïve », puisqu’elle se limite au droit de s’exprimer librement.
« Le fait que des choses contradictoires puissent arriver, non seulement puissent arriver, mais, de fait, arrivent sur mon écran, sur ce que je lis, etc., c’est un bien public qu’il faut protéger et instaurer comme tel. » — Yves Citton
Bien que la liberté d’expression soit essentielle (malgré ses limites légales nécessaires), elle ne suffit pas à garantir une démocratie effective. Le problème fondamental : si chacun peut parler, mais que personne ne s’écoute, le système démocratique s’effrite.
Les infrastructures actuelles (Facebook, YouTube, TikTok) créent un paradoxe : bien que l’accès à l’information soit théoriquement illimité et que tout le monde puisse s’exprimer, ces plateformes « condensent les écoutes » sur certains contenus particuliers. Le « droit du public à entendre » propose de transformer structurellement nos systèmes de communication pour garantir un accès réel (et non seulement formel) à des opinions divergentes.
Citton élève ce droit public à entendre au statut de bien public fondamental, au même titre que l’éducation ou la liberté d’expression. La diversité informationnelle devient ainsi une ressource collective essentielle nécessitant une protection et une organisation active par la société.
De l’enthousiasme théorique aux questionnements pratiques – 19:08
À la suite de l’extrait audio, Yves Munn revendique, avec humour, le droit d’entendre l’opinion de toutes les personnes présentes à la table. Louvinia Sainte-Rose-Fanchine a immédiatement manifesté son enthousiasme après avoir lu le concept proposé par Yves Citton. Elle s’est ainsi penchée sur les travaux de Mike Ananny et de Kate Lacey. Elle constate que les notions de « liberté d’écouter » de Lacey et de « droit du public à entendre » de Ananny renvoient à la même idée, qui est de passer d’une liberté d’expression centrée sur l’individu à un droit du public à entendre qui est collectif. Leur approche « subordonne l’action à l’écoute », ce qui bouleverse les modèles classiques de participation démocratique. Il reste maintenant à préciser où et comment cette approche peut être mise en pratique.
Jean-François Dubé, avec humilité, émet une critique constructive pour aller plus loin que Yves Citton. Selon lui, recevoir des informations contradictoires ne suffit pas pour susciter un comportement démocratique réel : ajouter des données, même divergentes, ne garantit pas l’engagement citoyen. Il faut aller plus loin. Lorsque des personnes « prennent part à la discussion », elles écoutent mutuellement et s’impliquent aussi sur le plan affectif, ce qui induit des comportements. S’appuyant sur Manon Loisel et Nicolas Rio, il pointe une démocratie participative souvent superficielle, qui se contente de « donner la parole » sans vérifier si les citoyens « reçoivent bien l’information et en fassent quelque chose ». Sa préoccupation porte sur l’efficacité démocratique au-delà du simple fait d’être entendu.
« Mais le droit du public à entendre, c’est aussi le droit du public à se taire. » — Louvinia Sainte-Rose-Fanchine
Louvinia acquiesce et explique que l’entrevue complète avec Citton aborde ces questions. Elle souligne ensuite un point important mentionné par Citton : le « droit du public à se taire ». Ce droit complète celui d’entendre en reconnaissant qu’il n’est pas nécessaire de prendre la parole pour participer.
Une personne peut « écouter ce que l’autre dit » et décider de manière éclairée sans s’exprimer, dépassant ainsi l’illusion qu’une démocratie fonctionne parce que « tout le monde a parlé ».
Enfin, Boris Nonveiller introduit une perspective plus fondamentale. Il rappelle que la démocratie suppose que chaque individu dispose de suffisamment d’information pour décider, ce qui est rarement le cas aujourd’hui. Les « chambres d’écho » créent des univers informationnels distincts. On n’entend pas les mêmes choses, ce qui entrave non seulement le dialogue, mais aussi la compréhension mutuelle du sens des mots. Faute d’axiomes communs, le raisonnement collectif se bloque. Il y voit une « crise démocratique » structurelle.
Yves Munn s’interroge sur la possibilité d’un déficit d’enseignement à l’esprit critique. À cet effet, il mentionne que, au cégep, Jean-François Dubé amène les étudiants et les étudiantes du cours de philosophie à réfléchir en groupe. Avant de se pencher sur ce point, il propose d’écouter le troisième extrait d’Yves Citton sur « former et engager » l’esprit critique.
Former des publics – Extrait 3 – 24:30
Dans ce troisième et dernier extrait, Yves Citton remet en question la conception traditionnelle de la « formation des publics ». Il invite à dépasser l’idée que former les publics reviendrait simplement à former chaque individu séparément. À ses yeux, il est au moins aussi important de s’interroger sur la manière dont nos infrastructures de communication influencent la façon dont l’information circule et est reçue collectivement. Il explique que les plateformes numériques, motivées par le profit, organisent la circulation de l’information en fonction d’une logique de « l’économie de l’attention » et d’« extractivisme attentionnel ». En effet, l’attention humaine devient une ressource à capter et à vendre à des annonceurs. Par conséquent, ce qui émerge et se propage le plus, ce sont les contenus les plus « saillants » — ceux qui frappent, choquent ou divisent, à l’image d’une sirène ou d’un scandale. Cela favorise l’omniprésence de certaines informations au détriment d’autres.
Face à ce constat, Citton admet la difficulté de mettre en place des « mécanismes de compensation » qui permettraient de rééquilibrer l’espace public. Il souligne que, bien qu’on ait inventé récemment ces plateformes de discussion, on ignore encore comment organiser une distribution plus équitable de l’attention. Il regrette que la société ne se pose pas assez ces questions fondamentales.
Mécanisme de compensation – 27: 10
Jean-François Dubé aime bien l’idée du mécanisme de compensation évoqué par Citton. S’appuyant sur John Dewey, il rappelle que les publics se définissent comme « ceux qui vont vivre les conséquences d’une décision », ce qui implique que former des publics nécessite d’amener les individus à se reconnaître comme partie prenante de ces collectifs.
« J’amène des étudiants à finalement choisir des sujets et leur dire – Bon bien, maintenant, vous créez des contenus médiatiques. Allez assister à, par exemple, un événement au conseil municipal, puis ensuite revenez et dites-nous si les arguments qui ont été amenés-là étaient acceptable, pertinent ou suffisant. » — Jean-François Dubé
Il présente le projet « Noûs » (intelligence collective en grec), qui vise à former les étudiants de son cours de philosophie 101 à la pensée critique par la création de contenus médiatiques fiables. Il propose une pédagogie expérientielle dans son cours où les étudiants analysent des événements réels (comme les conseils municipaux) pour évaluer la pertinence des arguments. Cette approche d’apprentissage par le service communautaire répond aux besoins sociétaux de lutte contre la désinformation comme mécanisme de compensation, tout en permettant aux étudiants d’appliquer leurs savoirs à des cas authentiques, ce qui améliore leur réussite et leur rétention.
Il présente le projet « Noûs » (intelligence collective en grec), qui vise à former les étudiants de son cours de philosophie 101 à la pensée critique par la création de contenus médiatiques fiables. Il propose une pédagogie expérientielle dans son cours où les étudiants analysent des événements réels (comme les conseils municipaux) pour évaluer la pertinence des arguments. Cette approche d’apprentissage par le service communautaire répond aux besoins sociétaux de lutte contre la désinformation comme mécanisme de compensation, tout en permettant aux étudiants d’appliquer leurs savoirs à des cas authentiques, ce qui améliore leur réussite et leur rétention.
Boris Nonveiller souligne l’importance du « plaisir » dans l’apprentissage, dépassant les dissertations traditionnelles pour impliquer les étudiants dans le processus démocratique. Dubé entend plutôt pour sa part le mot « intéressant », explorant son étymologie (« inter-essant » = [entre les deux]+[essences]) pour connecter l’essence de la philosophie à l’essence de l’étudiant. Cette approche vise l’autoconnaissance comme prérequis à l’engagement social et citoyen. On pourrait même demander à nos étudiants de collaborer par exemple avec des journalistes dans ce rôle éducatif. Louvinia, qui a une expérience journalistique, se montre enthousiaste pour cette approche collaborative.
Jean-François interroge alors le rôle des journalistes en lien avec l’esprit critique, opposant Walter Lippman (publics incapables nécessitant manipulation) à John Dewey (publics capables si la structure le permet). Il propose que les journalistes deviennent des facilitateurs de production d’information plutôt que de simples transmetteurs, notant que les médias alternatifs utilisent déjà cette approche participative.
Yves Munn, aussi ancien journaliste, reconnait certaines proximités, mais aussi les différences entre éducation et journalisme (informer et transmettre en racontant une histoire avec des faits vérifiables). Il souligne également l’inévitabilité de composer avec les différents biais et la nécessité de recourir à des sources multiples. Louvinia complète en évoquant le concept de « multiperspectivisme » de Citton : tous les acteurs (journalistes et publics) sont « situés » et doivent en avoir conscience.
Jean-François Dubé souligne la nécessité d’établir des liens plus fréquents entre l’éducation et le journalisme, questionnant le rôle traditionnel du journaliste comme simple transmetteur d’information. Il propose que les journalistes deviennent plutôt des facilitateurs dans la production d’information, permettant au public de « participer » et de « contribuer à la recherche d’informations ». Il constate que les médias alternatifs de droite utilisent déjà cette approche collaborative, invitant leur public à « créer du contenu avec eux », même si cela peut véhiculer de fausses informations. Cette réflexion l’amène à s’interroger sur la possibilité d’appliquer cette stratégie participative dans tous les médias pour favoriser un engagement citoyen plus constructif. Il souligne l’importance d’une collaboration structurée entre les mondes médiatique et éducatif.
L’enseignement de la pensée critique – 38:00
Yves Munn questionne Jean-François Dubé sur la distinction fondamentale entre pensée individuelle et collective, ainsi que les méthodes pédagogiques pour cultiver l’esprit critique. Jean-François Dubé établit d’abord une distinction étymologique importante : il se définit comme « enseignant » (insignare : montrer les signes) plutôt que « professeur » (professer ou déverser le savoir). Cette approche rejette la transmission passive d’information au profit d’un guidage actif. S’appuyant sur les travaux de Philip C. Abrami, il privilégie une méthode mixte combinant enseignement explicite (expliquer les concepts critiques) et pratique implicite (faire expérimenter les étudiants).
« J’aurais tendance à me définir comme un enseignant plus que comme un professeur. Au sens où l’enseignant vient de l’idée « insignare » qui veut dire montrer les signes. Professer ou professeur veut dire déverser le savoir. Je ne pense pas que je puisse apprendre aux étudiants, à proprement parler en leur montrant un PowerPoint, à comment avoir une pensée critique. Je ne pense pas que je puisse leur apprendre, mais je peux leur enseigner par exemple. Je ne peux pas leur professer, mais je peux leur enseigner. » — Jean-François Dubé
Dubé développe ensuite le concept d’intelligence collective, démontrant scientifiquement que « quand on pense ensemble de la bonne façon, on arrive de manière plus certaine à des résultats proches de la réalité ». L’exemple des paris sportifs illustre comment la compilation moyenne des prédictions individuelles surpasse souvent les meilleurs experts isolés. Référençant Sperber et Mercier (L’énigme de la raison, 2021), il explique que l’intelligence atteint son maximum dans un contexte collectif. Son analogie est éloquente : demander à quelqu’un d’être intelligent seul équivaut à lui demander de « respirer sous l’eau » – cela ignore les conditions nécessaires à l’épanouissement de cette faculté. L’enseignement de l’esprit critique doit donc transmettre deux compétences cruciales : valoriser l’intérêt de la pensée de groupe et développer une « mise à distance de soi-même ». Cette seconde dimension implique de reconnaître que nos évidences personnelles ne constituent pas nécessairement la vérité. Le « regard de l’autre », référence sartrienne, devient ainsi un puissant levier d’amélioration intellectuelle. Boris Nonveiller renverse la célèbre formule de Sartre (« l’enfer c’est les autres ») en affirmant que « le paradis c’est les autres aussi ». Cette perspective optimiste privilégie le dialogue constructif et la recherche du meilleur chez autrui.
Enfin, l’enseignement par la maïeutique, inspiré de Socrate, est évoqué par Dubé : la prise de conscience de sa propre ignorance peut être douloureuse, mais il s’agit d’une étape nécessaire vers l’apprentissage véritable, chaque apprenant étant acteur principal de son développement intellectuel.
En terminant, Boris Nonveiller conclut précise que, dans la foulée de cet épisode balado et de leur séminaire doctoral, Louvinia Sainte-Rose-Fanchine et lui ont cosigné un article scientifique. Le texte explore la définition, complexe, de l’esprit critique en croisant les regards des médias et des bibliothèques. Il mobilise aussi la pensée de Matthew Lipman ainsi que la notion de droit d’écouter. (Voir la référence ci-dessous.)
Ananny, M., Traduit de l’anglais (USA) par Citton, Y. et Deep L, . (2020). Pour un droit du public à entendre. Multitudes, 79(2), 80-85. https://doi.org/10.3917/mult.079.0080 .
Furco, A., (2010), « Chapitre 10. La communauté : une ressource pour l’apprentissage – analyse des programmes au niveau primaire et secondaire », dans Comment apprend-on? La recherche au service de la pratique. Dumont, H., Istance, D., et Benavides, F., Centre pour la recherche et l’innovation dans l’enseignement, Organisation de coopération et de développement économiques. https://ia601409.us.archive.org/6/items/FRENCHPDF.COMCommentApprendOn/FRENCHPDF.COM%20Comment%20apprend%20on.pdf
Nonveiller, B., Sainte-Rose-Fanchine, L. (2025). Espaces de formation à l’esprit critique : Bibliothèques, médias et compétences informationnelles. Documentation et bibliothèques, 71 (2). (Lien à venir)