L’extractivisme des IA menace les communs numériques : que faire ?
Un livre blanc analyse la crise et propose des pistes d’action
Au cœur de l’été 2026 est paru un livre blanc substantiel commandité par Wikimedia CH, le chapitre suisse de la fondation Wikimedia. Ces deux organisations, et plusieurs autres un peu partout à travers le monde, ont pour mandat d’appuyer les collectifs de bénévoles qui contribuent aux projets Wikimédia, dont le plus connu est, bien sûr, l’encyclopédie libre Wikipédia.
La portée analytique de ce document de 60 pages, paru en anglais et peu diffusé à l’extérieur de ce mouvement, mérite que l’on s’y attarde au sein du milieu de la recherche et de l’éducation supérieure. Les universités utilisent et participent directement aux communs numériques via l’utilisation de licences libres pour diffuser et garantir le libre accès aux ressources éducatives (mouvement de l’éducation ouverte) et aux publications scientifiques (mouvement de la science ouverte).
Le rapport pose un regard critique sur la relation extractiviste des technologies d’IA avec les communs numériques, ces ressources informationnelles créées, maintenues et gouvernées collectivement, accessibles à tous selon des règles définies par la communauté (pensons à Wikipédia, aux logiciels libres, aux bases de données ouvertes). Ces technologies utilisent massivement ces communs à des fins commerciales, sans réciprocité ni contribution à leur vitalité :
« Aujourd’hui, les systèmes d’IA puisent à très grande échelle dans les communs, sans contribuer en retour à leur maintien. Le problème ne se limite donc pas à une crise de soutenabilité liée aux contraintes qui pèsent sur les infrastructures : c’est aussi la capacité du mouvement Wikimédia à rester un acteur actif de la production et de la gouvernance des connaissances qui est menacée. L’écosystème Wikimédia est en train de devenir un « commun invisible » (dark commons) : une ressource majeure dont s’alimentent les technologies propriétaires sans que cette contribution soit visible » (pp. 4-5).
Cette situation ne concerne pas que Wikipédia. En invisibilisant la contribution des communs numériques, elle fait peser un risque sur l’avenir même du modèle des licences libres.
Le « contrat social » du mouvement de la culture libre est brisé
Selon les auteurs du livre blanc, Alek Tarkowski et Ilario Valdelli, l’arrivée des IA génératives défait le contrat social qui était à la base des communs numériques. En effet, les grandes firmes industrielles du numérique réutilisent les ressources libres sans participer à leur maintien et, au surplus, elles démobilisent les communautés qui les développent.
Pour Wikipédia en particulier, nous disent-ils, cela représente un « choc sismique » (p. 22) que l’on peut résumer ainsi :
- Pressurisation des infrastructures : Les robots des entreprises d’IA génèrent une augmentation majeure du trafic sur la plateforme afin de moissonner le contenu librement accessible de l’encyclopédie et de l’utiliser comme données d’entraînement pour leurs LLM (grands modèles de langage), sans être tenues d’offrir de compensation financière.
- Invisibilisation du contenu réutilisé et non respect de la licence: entre 2022 et 2025, la fréquentation humaine de Wikipédia a baissé de 23 %1. Les technologies d’IA conversationnelles sont de plus en plus utilisées pour répondre aux besoins d’information des internautes, mais elles tendent à adopter une approche « zéro clic », où les réponses qu’elles génèrent mentionnent peu ou pas du tout de site web externe, ce qui contrevient à la licence de réutilisation de Wikipédia, qui exige de créditer l’auteur original (volet « BY ») et de partager à l’identique (volet « SA ») de la licence Creative Commons CC BY-SA.
- Impacts sur la communauté: la baisse du lectorat a un effet sur la communauté de contribution, car moins les gens sont exposés à l’encyclopédie, moins ceux-ci sont susceptibles de s’initier à la contribution et de devenir des membres de la communauté. Cette « érosion du pipeline des nouveaux wikipédistes » ( p.40) brise « un cercle vertueux dans lequel l’intelligence collective produisait des connaissances de grande qualité, lesquelles attiraient à leur tour des utilisateurs, des contributeurs et des ressources » (p. 39).
Cette situation ne concerne pas que l’encyclopédie libre et les autres projets Wikimédia, mais elle est également vécue par la plupart des communautés libristes qui militent en faveur de la libre réutilisation des ressources numériques.
D’où ce que les auteurs présentent comme le « paradoxe » actuel du mouvement du libre et des communs numériques : les licences libres ont pour objectif de faciliter le partage et la réutilisation en remettant en question les monopoles traditionnels de l’information. Or la libre réutilisation par les IA propriétaires crée une dynamique extractiviste où la captation de la valeur des communs se fait sans aucune réciprocité.
Les interfaces d’IA invisibilisent aussi bien les contenus libres qu’elles utilisent que les communautés qui les produisent.

Reproduction de la page 28 du livre blanc Wikimedia, the Commons, and the New AI Knowledge Loop.
Licence : Alek Tarkowski et Ilario Valdelli, CC BY.
Une stratégie pour sortir de la crise
Face à ce constat, où les IA propriétaires exercent une influence grandissante et potentiellement dangereuse quant aux façons dont on accède, valide et distribue le savoir dans l’écosystème numérique, le livre blanc propose une stratégie active.
Une approche défensive, qui consiste à accepter passivement la transformation actuelle, une position que les auteurs imputent au mouvement Wikimédia d’aujourd’hui, est jugée peu susceptible de renverser la tendance.
Pour sortir de l’extractivisme et instaurer une réciprocité capable d’assurer la viabilité à long terme des communs numériques à l’ère des technologies d’IA, les auteurs proposent une stratégie reposant sur 3 principes :
- Protéger et renforcer les processus d’intelligence collective qui permettent de créer les communs numériques, et non pas simplement la ressource collectivement produite. Dans cette optique, les technologies d’IA doivent « augmenter plutôt que remplacer les jugements éditoriaux humains, en plus de protéger la diversité épistémique » (p. 40).
- Établir des partenariats basés sur la réciprocité, lesquels vont favoriser la création de valeur au sein des communs numériques, favorisant ainsi leur soutenabilité. Cela passe, notamment, par le respect des règles des licences libres afin de ne pas invisibiliser leur apport et être transparent quant à la manière dont les ressources sous licence libre sont utilisées. Signalons également l’exigence de contribuer au développement des communs, que ce soit sous forme financière ou via le partage de données d’usage des systèmes d’IA. Un tel partage permettrait aux communautés de contribution de mieux comprendre ce qui intéresse les internautes.
- Façonner activement le nouvel écosystème du savoir qui émerge afin qu’il soit favorable aux communs numériques. Les auteurs invitent le mouvement Wikimédia et tous les alliés du savoir libre à jouer un rôle actif pour influencer la gouvernance des technologies d’IA. La proposition la plus audacieuse du livre blanc est d’appeler au « développement d’une infrastructure d’IA qui soit publique » (p. 42) et démocratiquement imputable. Cela permettrait d’offrir des alternatives aux technologies propriétaires qui dominent actuellement l’écosystème numérique. À cet égard, les auteurs enjoignent le mouvement Wikimédia à développer sa propre infrastructure d’IA qui serait basée sur les données issues des communs numériques.
Le déploiement d’une telle stratégie vise à « rendre les communs du savoir directement accessible au lectorat en fonction de règles qui sont définies par le mouvement des communs lui-même » (p. 56).
Pour sortir de l’invisibilisation qui guette les communs, le mouvement Wikimédia et ses alliés, en particulier universitaires, ont un rôle crucial à jouer dans la construction de cet écosystème alternatif.
Note
Les extraits du document sont des traductions libres
- Wikipedia.org est passé de 165 millions de visites quotidiennes en mars 2022 à 128 millions en mars 2025, cf Henner, C. (2026, 15 janvier). Wikipedia at 25: A Wake-Up Call. ↩︎
Bibliographie
Tarkowski, A., & Valdelli, I. (2026, 9 juillet). Wikimedia, the Commons, and the New AI Knowledge Loop : A Mission for 2030. Open Future. https://openfuture.eu/publication/wikimedia-the-commons-and-the-new-ai-knowledge-loop/
Médiagraphie
Rabich, D. (2022). Schachfiguren: Bauern (einer und andere) [Photographie]. Wikimedia Commons, CC BY SA 4.0.





